Je suis né en 1959. J’ai fait des études de philosophie. Ensuite, pendant sept ans, j’ai travaillé à l’Académie Polonaise des Sciences où je soutenais un doctorat sur la phénoménologie de Husserl. Je publiais quelques articles dans des revues polonaises, françaises et tchèques, mais finalement j’ai quitté la philosophie. J’eus ma propre maison d’édition et pendant une courte période, une agence de publicité ; je spéculais à la bourse, je traduisais des livres et des étiquettes de shampooings.

Les choses sont redevenues sérieuses, quand d’une manière inattendue pour moi-même, j’ai écrit un premier livre, et puis — cette fois tout à fait consciemment — un deuxième. Avec les photos, c’était pareil ; je photographiais étant gamin et j’ai arrêté à vingt ans. Il y a douze ans, je suis parti en Amérique et j’ai acheté un appareil, car comment voyager en Amérique sinon avec un appareil photographique. Mais je ne me suis pas rendu compte tout de suite, que faire des photos puisse être aussi une chose sérieuse.

(extrait du catalogue de la galerie)

Somme toute, pourquoi devrions-nous feindre que la photo n’est pas ce qu’elle est, un petit bout de carton plat dans un cadre rectangulaire ? Pourquoi devrions-nous y faire entrer la troisième dimension, une nouvelle dimension et un entrelacs de lignes, de directions qui, de toute façon, nous posent assez de problèmes dans la vie normale ? Il existe, il est vrai, des gens suffisamment courageux pour le tenter. Moi-même je me permets de temps en temps des expérimentations risquées. Généralement je le regrette après. C’est pour cela que je préfère chercher ces lieux où le monde est plat. Mieux encore – je cherche un monde construit de formes faciles à réconcilier, avec ces deux paires de lignes parallèles qui vont les contenir. C’est triste parce qu’ainsi je ne rencontre personne. C’est bizarre parce que je tombe alors sur des histoires on ne peut plus humaines sur la manière dont nous essayons de construire autour de nous, notre propre ordre. Et puis nous l’abîmons, le couvrant de nouvelles couches, non réfléchies, d’images, de lettres. Ou même nous l’oublions et nous le laissons disparaître en lambeaux, sans hâte tandis que la tenture se décolle des murs.
28.11.01 

Même si le monde contient en lui une énigme dont la compréhension constituerait notre vocation, le voyage n’est pas la meilleure façon de la résoudre. Si une telle énigme existe, elle devrait, en effet, être accessible au même degré ou non, depuis n’importe quel lieu sur terre. J’en suis arrivé à cette conclusion à plusieurs reprises mais même si je ne sais pas trouver où est le défaut dans le raisonnement qui y mène, je ne la crois pas vraie. Le problème a plus d’une formulation. Si je fais une photo pour y cerner la vérité sur le monde, l’endroit où je dirige l’objectif devrait être indifférent. De toute façon je prendrai toujours en photo ce monde – ce même monde avec sa vérité. Pourtant ce n’est jamais indifférent.
J’y pensais récemment, assis à la terrasse d’un café parisien. Je tenais sur les genoux l’appareil photo. A deux mètres de ma table s’ouvrait une large avenue qui me séparait d’une place fermée, d’un côté, par la Tour Montparnasse – en verre – et, de l’autre, par le bâtiment de la gare du même nom. La seconde moitié d’octobre était, cette année, exceptionnellement chaude et ensoleillée. Je regardais devant moi. Je voyais les lignes peintes sur l’avenue, les panneaux publicitaires, les lampadaires, les voitures qui passaient et les gens qui, d’une manière régulière, se rassemblaient sur le côté du trottoir pour traverser au changement de feu et se disperser de l’autre côté de la rue. Très haut, la façade sombre du gratte-ciel brillait au soleil.  Si je la prenais en photo, elle représenterait ce même monde qu’il y a quelques semaines, je regardais sur les prises de vue au ralenti d’un avion de ligne se dissimulant dans une pareille surface. Etait-ce bien le même?
J’ai approché l’objectif de l’œil et j’ai regardé par le viseur. Pas vers la tour – vers le trottoir. Dans le cadre, entrait un fragment du pied de la chaise d’à côté, la papillote vide du sucre que le vent avait soufflé de ma table, un mégot, les pieds d’une femme qui attendait au passage pour piétons. J’ai levé l’objectif. Maintenant je voyais la surface de l’avenue. La composition géométrique – pourtant économe – était intéressante. Deux droites – la jaune, discontinue qui séparait les deux voies de circulation et la bande gris clair du bord du trottoir- coupaient le rectangle du cadre. Il y avait encore un détail qui dérangeait cet ordre. Le fragment d’un poteau de signalisation ? Une ombre ? La plaque métallique d’égout ? Je ne me souviens pas. Si j’avais appuyé sur le déclencheur, j’aurais pu facilement me souvenir.
Situation peu claire sur le continent, Swiat Literacki, 2003
15.08.04
 
Depuis une demi-heure j’étais à la gare ferroviaire d’Elk et, lentement je commençais à m’habituer à l’idée que rien d’intéressant ne m’arriverait ici. D’ici l’arrivée du train dans lequel je devais retrouver Janusz, il restait presque vingt minutes. J’ai eu le temps de faire à deux reprises le tour du hall principal de la gare. J’ai regardé attentivement une femme sans domicile, sale, somnolente sur le banc et dont la vie devait représenter une suite de malheurs d’autant plus épouvantables qu’ils étaient ordinaires ; juste à côté des guichets j’ai pris connaissance des offres du café-internet, j’ai lu presque tout ce qui était possible de lire y compris les informations, accompagnées de photos en couleurs, sur les lacs environnants et autres attractions touristiques. J’ai scruté aussi, de près, le grain de pierre gris-jaune dont étaient revêtus les murs du hall de la gare. Aucune de ces choses ne m’a interpellé comme elles le devraient.
Sentant que j’étais sur le point de gaspiller un moment de désoeuvrement forcé offert par le destin, je suis sorti sur la place, devant la gare. La place n’avait pas une forme bien déterminée capable de suggérer l’une ou l’autre direction pour en faire le tour. J’ai donc fait une dizaine de pas, indécis et je me suis arrêté. C’était le soir. A ma gauche il y avait une suite de baraques « gastronomiques », à droite un bosquet d’arbres et de buissons trop négligé pourtant pour remplir la fonction de centre symbolique de cet espace difforme. Et, en face de moi, un bâtiment d’habitations, haut de trois étages, avec, au rez-de-chaussée, les vitrines de magasins et sur le côté du bâtiment le débouché d’une rue, l’une des principales artères de la ville.
J’ai regardé derrière moi. L’horloge ronde suspendue au-dessus de l’entrée du hall de la gare incitait à affronter la périlleuse énigme du temps, mais cela n’a suscité, en moi qu’un sourire indulgent et j’ai rapidement calculé les petits traits qui me séparaient de l’heure de l’arrivée du train. Douze. Et un instant après, onze. Quelque soit le temps, il y en a de moins en moins. Alors j’ai baissé le regard. J’ai vu une petite fenêtre entre les deux entrées du hall principal de la gare et, à l’intérieur, la tête et les épaules d’une jeune femme cadrées comme dans une photo de photomaton. Et tout aussi immobiles. Son regard est resté suspendu quelque part au-dessus de la station de taxis comme si elle attendait là, de façon imminente, la projection de la sentence quant à sa vie à venir. Le panneau – flou - CONSIGNE que j’ai remarqué près de la fenêtre – trop petite pour une valise de taille moyenne- au lieu d’expliquer l’apparition, la rendait encore plus incompréhensible. J’ai jeté un coup d’œil à l’arrêt des taxis mais rien ne s’y passait. Quand je me suis retourné, la petite fenêtre était vide.
Ne sachant qu’en penser, j’ai haussé les épaules et j’ai regardé sous mes pieds. Et c’est seulement à cet instant que j’ai remarqué que ma promenade interrompue d’emblée m’avait mené près d’une bouche d’égout fermée d’une plaque de béton. Mais pas en béton, à vrai dire, parce que le béton emplissait juste une structure de fer fondu en forme de rond, massif, qu’une croix découpait en quartiers. Le béton d’un des quartiers s’était émietté et il était probablement tombé à l’intérieur, dévoilant un morceau de complète obscurité. J’ai eu, à nouveau, l’impression que quelqu’un ou quelque chose tentait de faire en sorte que je m’emmêle dans des investigations vaines et dangereuses sur la relation réciproque entre le visible et l’invisible. Et quand bien même m’ont toujours été proches les philosophes qui soupçonnent que la vérité est profondément cachée sous la couche des apparences, cette fois-ci non plus je ne me suis pas laissé entraîner dans le piège car que pouvait être, sinon un piège, ce trou qui s’ouvre soudainement sur la surface lisse du macadam?
Au lieu de regarder dans la profondeur, j’ai donc, à nouveau, porté le regard autour de moi. Toujours rien. Une rangée de baraques «  gastronomiques », une cloison, la maison, le magasin d’alimentation, le débouché de la rue. Alors une fois encore, mais avec plus d’exactitude la première baraque et, collé à la paroi, le frigo avec les boissons. La cloison ou plutôt une résille de fils de fer et, dessus, quelques panneaux publicitaires. La maison, les fenêtres des appartements, au rez-de-chaussée le magasin d’alimentation et la plaque du magasin. C’est un peu mieux. Quelque chose commence à se répéter.
Sur le frigo avec les boissons, sur un des panneaux suspendus à la cloison, sur la plaque du magasin se répétait le même mot : Coca-Cola. Sur la plaque du magasin, il se répétait deux fois. Je suis revenu à mon point de départ, c'est-à-dire au frigo et puis j’ai effectué lentement un tour à 360 degrés en comptant toutes les fois où le mot Coca-Cola se trouvait écrit dans mon champ visuel.
Treize. Quoi que cela veuille dire, je me suis réjoui d’avoir enfin réussi à apprendre quelque chose sur le monde. En soi, cette connaissance n’avait pas grande valeur. Il se peut qu’en vérité ce ne soit pas une connaissance mais juste une apparence de connaissance, mais son aspect exact et mathématique la plaçait plus haut que toutes les autres observations qu’on pouvait faire debout sur le rond d’une plaque d’égout, face à la gare d’Elk.
Le temps du désoeuvrement forcé approchait de sa fin. Le bruit du train s’enfonçant dans la gare m’a fait réaliser que même si j’avais toujours le dos tourné au cadran blanc de l’horloge, sa grande aiguille avait effectué, à mon insu et sans que j’y sois pour rien, onze nouveaux pas.
Projet de commerce de chevaux kabardes, Swiat Literacki, Warszawa 2006
08.08.05

Maintenant il faut que je regarde plus attentivement qu’avant. C’est seulement à midi, assis sur le petit muret devant l’église de Piatigorsk que je me suis aperçu que mon appareil photo montre sur l’indicateur d’exposition et de vitesse d’obturation, des valeurs parfaitement invraisemblables, mais je soupçonne que c’était déjà ainsi, avant. Et si oui, il n’est pas exclu qu’il ne pourra sortir aucune image d’aucun des rectangles de pellicules exposés à la lumière ces derniers jours.
Oui, je sais très bien que le cerveau mémorise le monde selon un tout autre principe que celui d’un film photographique. Mais si je ne veux pas revenir de ce voyage les mains vides, je n’ai apparemment pas d’autres choix. Même si, d’un autre côté, il faut le dire finalement, il y a ici de plus en plus de choses qu’il vaudrait mieux ne fixer sur aucun support.
De ce point de vue, l’appareil photographique est un outil bien moins dangereux que le cerveau humain parce que le monde trouve accès à l’intérieur uniquement lorsque je juge qu’est venu le moment approprié pour ouvrir le diaphragme. On pourrait imaginer avoir le même pouvoir sur ce qui entre dans la tête. Je puis toujours, en effet, fermer les yeux.
Mais ce n’est pas vrai. Car combien de kilomètres peut-on parcourir, les yeux fermés en ne les ouvrant que quelques fois par jour, pour un centième ou, fonction du ciel clair ou nuageux, un soixantième de seconde ? Même si on voyage sur les routes en Russie qui, parfois, continuent toutes droites pendant des dizaines de kilomètres, pas un seul.
Alors je regarde.
Projet de commerce de chevaux kabardes, Swiat Literacki, Warszawa 2006

 

Traduction Wioletta Miskiewicz
(relue par François Chirpaz)

exposition des artistes de la galerie
02.12.2009 - 23.12.2009

Robert Clévier, Coyotte, Krzysztof Środa, Monica Trenkler, Jean-Paul Laixhay.
Vernissage le 5 décembre à partir de 18h30.

exposition krzysztof środa
09.10.2008 - 27.11.2008

Krzysztof Środa / photographies

catalogue de l'exposition krzysztof środa

Catalogue de l’artiste publié par la galerie à l'occasion de son exposition.

© galerie pascaline mulliez